lundi 27 décembre 2010

« Les sismologues sont incapables de prédire l'instant précis d'un séisme »

Voici une interview accordée par Vincent Courtillot au magazine Le Point et publiée le 21 janvier 2010.

« Les sismologues sont incapables de prédire l'instant précis d'un séisme »

Vincent Courtillot : Pas du tout. Ils savent depuis longtemps que c'est une zone à aléa. De nombreuses études ont porté sur les failles traversant l'île d'Hispaniola. Le dernier grand tremblement de terre ayant dévasté cette zone précise datait de 1770. Ce qui signifiait que les contraintes s'accumulaient depuis deux cent quarante ans. Une conférence a même eu lieu à Port-au-Prince en 2008 pour prévenir les autorités qu'un séisme de magnitude supérieure à 7 avait toutes les chances de se produire. Simplement, les sismologues étaient incapables d'en prédire l'instant précis, utilisable par exemple pour une évacuation.

Une secousse aussi destructrice peut-elle se produire dans les Antilles françaises ?

Absolument ! Il y aura un tremblement de terre, et sans doute plus fort, même si son foyer sera plus lointain. Le dernier ayant frappé la Guadeloupe date des années 1840, sa magnitude était de 8, et il était accompagné d'un raz de marée. Cela se reproduira inévitablement un jour. Mais quand ? Dans deux ans ou dans cinquante ans ? On ne sait pas le dire ! Nous sommes ici, comme à Haïti, dans ce que nous appelons un « gap sismique ». C'est-à-dire une zone de failles bloquée depuis longtemps. A l'est, au large de la Guadeloupe, le blocage existe maintenant depuis cent cinquante ans, ce qui est déjà important. Les contraintes souterraines augmentent régulièrement, jusqu'au jour où cela cédera...

Les autorités sont-elles prévenues ?

Bien évidemment, les directeurs successifs de l'Institut de physique du globe ont écrit à plusieurs reprises aux ministres et aux préfets concernés pour leur rappeler l'importance de multiplier les constructions parasismiques. Par exemple, notre observatoire volcanologique et sismologique de la Martinique va être bientôt reconstruit aux normes parasismiques avec le soutien des collectivités locales.

Y a-t-il de nombreux gaps sur terre ?

Nous en connaissons quelques dizaines répartis dans les principales zones sismiques aux frontières des plaques, comme la célèbre ceinture de feu du Pacifique. Par exemple, nous savons qu'un jour ou l'autre la faille nord-anatolienne, qui passe au sud d'Istanbul, va casser après un long blocage. Les dégâts risquent d'être énormes.

Comment se fait-il que toute prédiction soit impossible ?

Les mécanismes de rupture d'une faille sont très complexes et il est possible qu'un séisme se déclenche sans aucun signe avant-coureur pour des raisons physiques fondamentales. Les sismologues y travaillent naturellement. Certains observateurs ont cru reconnaître des signes précurseurs, mais aucune méthode ne s'est révélée opérationnelle. On sait maintenant par exemple que la fameuse méthode VAN, développée par des scientifiques grecs, est sans fondement scientifique sérieux. Ses concepteurs pensaient pouvoir déceler des anomalies électriques précurseurs des séismes. Mais un géophysicien français de Grenoble a montré que les prédictions de VAN faites une certaine année avaient le même taux de succès si on les appliquait à l'année suivante : donc le même succès à peu près que des dés lancés au hasard ! Les Chinois ont remarqué dans les années 70 le comportement anormal de certains animaux avant un séisme. Comme l'agitation de poissons rouges ou de serpents en plein hiver. On a depuis montré que les comportements anormaux d'animaux étaient à peu près aussi fréquents en l'absence de séisme.

Alors, il n'y a rien à faire ?

Aujourd'hui, les scientifiques restent très prudents. Surtout après la mésaventure d'un sismologue américain qui avait prédit, voilà quelques années, un gros séisme en Californie. On l'a accusé d'être responsable d'une chute des prix de l'immobilier et cela lui a valu plusieurs procès. Cela dit, depuis la révolution de la tectonique des plaques, on a beaucoup avancé : on comprend maintenant où se localisent les séismes, où il ne risque pas d'y en avoir, quelle taille ils auront... Il nous reste toujours ce blocage de l'instant exact.

Faudrait-il investir davantage d'argent dans la recherche sismolo­gique et moins dans la recherche climatique ?

En tant que directeur de l'Institut de physique du globe, j'aurais tendance à dire qu'avec plus d'argent nous pourrions obtenir encore de meilleurs résultats dans notre domaine, celui de la terre solide, des sols et des interfaces entre la terre, l'air et les eaux. Nous ne sommes pas un institut de recherche atmosphérique et climatologique, même si récemment un certain nombre d'entre nous ont fait quelques incursions remarquées dans ces domaines. Je me bornerai à dire que financer les travaux sur le réchauffement climatique tel que croit le comprendre le Giec n'est sans doute pas une allocation optimale des ressources. Je pense qu'il faudrait consacrer davantage d'argent à des problèmes bien réels et actuels comme l'accès à l'eau potable, le traitement des déchets et la faim dans le monde.
  

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